Indiens, unissez-vous !

La grande cour de l'académie militaire de Calcutta s'étoffe dans l'air brûlant de l'été, dessous le soleil d'orée mis dans un soleil aussi bleu que l'océan, sans le moindre nuage. Des centaines de visages marrons, bronzées par le soleil, durcies par le travail et l'éxercise, regardent un vieillard, frêle mais résolu, qui surmontent le podium devant eux. Lala Lajpat Rai. Pour beaucoup de ces fils de la révolution, c'est lui qui est leur père, sous qui ils sont grandis, et ces jeunes ne se souviennent guère des jours avant que la révolution ne s'éclate au bord du Gange, avant que les Anglais détestes sont expulsés de ce coin de l'Inde.

Il saisit le microphone, et le porte à ses lèvres.


Nous sommes les fils du Gange, les fils de l'Inde, et les fils de la révolution. Lui, qui abreuve nos sillons avec l'eau douce des montagnes. Elle, notre patrie sacrée. Elle, qui a brisé nos chaînes et nous apporté la liberté. Pendant presque dix ans nous bâtissons le socialisme dans notre pays, en remontant la conscience révolutionnaire de nos ouvriers et paysannes. Les fruits de ce travail nous sont clairs. La faim, bannie de notre terre. Nous portons fièrement notre propre toile tissée dans nos propres vêtements, et non plus l'importation étrangère depuis les usines l'Angleterre, achetés au prix de notre indépendance et notre prospérité. Notre bonheur et notre patrie sont gardés et protégés par une grande et puissante armée, et nous n'avons plus à craindre les impérialistes qui cherchent à nous assujettir. Nous avons bâti un pays, un état, une nation, qui fait trembler les impérialistes et les capitalistes.

Indiens ! Pendant dix ans le socialisme a fleuri dans ce pays, bercé par les montagnes du nord, les Himalaya enneigés, le toit du monde, et par les vagues écumeuses du sud. Notre pays, naguère si riche, par lequel les Européens ont été médusés quand leurs pieds ont pour la première fois effleuré, renaît enfin, libéré des despotes et tyrans étrangers. Jamais les impérialistes mettront-ils pied sur cette terre abreuvée par le sang des paysannes et ouvriers, nettoyée de la crasse de presque deux siècles de l’esclavage.

Les impérialistes sont ébranlés par notre révolution, et ils frissonnent en terreur devant les libres travailleurs du monde qui brisent leurs chaines, qui brûlent les bagnes infâmes tâchées de leur sang, qui soulèvent le drapeau rouge dessus leurs usines, pour qu'il flotte dans un nouveau vent qui efface la honte d'antan. La France, le Mexique, l'Angleterre, jadis notre ennemi, mais avec qui maintenant les peuples travailleurs de l'Inde et les peuples travailleurs de Londres jointent les mains. Devant nos portes, devant nos murs érigés par nos poitrines, gardés par vous, ô infatigables soldats qui dorment à côté de vos fusils, les foules ennemies affluent, mais avec votre garde, nous sommes aussi sûrs que les roches sur lesquelles brisent les vagues de la mer !

Il n'est plus le temps à rester tranquilles, tandis que nos camarades gémissent sous le joug des princes et des impérialistes. Le temps est venu où il faut s'agir, où la fleur d'une Inde unie, indépendante, et puissante doit pousser. On ne saurait rester indécis lorsque un temps si décisif pour le futur du monde se déroule. Il faut, par contre, préparer une armée de la libération, qui brisera les fers de tout un pays, depuis l'eau chaude du sud, aux collines du milieu, aux villes frémissantes du nord, aux champs verdoyantes et aux montagnes enneigées. Il faut apporter les nouvelles d'une révolution partout dans cette vaste terre féconde, où poussera la fleur de la révolution. Plus de missionnaires anglais qui prônent leurs fausses nouvelles, mais par contre des missionnaires de la révolution qui sèmeront une moisson de la justesse. Le temps est venu pour une politique étrangère plus forte.

La porte de notre destin bée, et nous voyons notre avenir. L'Inde, le berceau de la civilisation orientale, la source sempiternelle de la sagesse, elle qui a été bénie par les pensées du monde entier, où vivent ensemble les fils du Mohammad, les fils du Bouddha, les fils des dieux, sera libre.

Sur vos épaules il faut mettre le fardeau de cette lutte. C'est à vous à encadrer les paysannes et les ouvriers, pour former une grande armée de peuple qui mettre l'ancien régime au feu, qui brisera les trônes des princes du sud, qui balayera les impérialistes de l'ouest. La république des villages, immortelle, fière, stoïque, les communes d'un monde entier, d'un demi-milliard de citoyens, garde dans son cœur l'espoir de libération. A vous la tâche de l'enflammer !


Paysannes ! Ouvriers ! Soldats ! Unissez-vous !

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